Un dimanche d’août, Gordes. Dix heures du matin. Il y avait du monde sur la place avant même que la boulangerie ouvre. Des selfies au premier plan, le village à peine visible derrière les bras levés. J’ai fait demi-tour, repris la voiture, roulé vingt minutes au hasard vers le nord. J’ai trouvé un hameau dont je n’avais jamais entendu parler. Fontaine en pierre. Chats sur les murets. Vieille dame qui arrosait ses géraniums et m’a regardée sans se méfier.
C’est ce jour-là que j’ai compris que le problème n’était pas les villages. Le problème, c’était moi, et les deux millions d’autres personnes qui avions coché la même case au même moment.
Le label et ses ambiguïtés
L’association “Les Plus Beaux Villages de France” existe depuis les années 1980. C’est Hubert Lamour, alors maire de Collonges-la-Rouge en Corrèze, qui en a posé les fondations. L’idée était noble : recenser des communes rurales de moins de 2 000 habitants dont le patrimoine architectural bâti est exceptionnel, et les aider à survivre au dépeuplement. Le label repose sur des critères stricts : deux sites ou monuments protégés minimum, une politique de mise en valeur du territoire, et un comité d’attribution sérieux.
Aujourd’hui, l’association regroupe plus de 170 villages répartis dans toute la France. Cette liste est, dans les faits, l’une des meilleures collections de beauté rurale du pays. Elle a sauvé des économies locales. Elle a évité des abandons définitifs. Je ne la critique pas.
Ce que je critique, c’est ce que la notoriété du label a produit mécaniquement : une carte que tout le monde partage, des villages que tout le monde fait en même temps, des rues où la densité humaine un samedi de juillet ressemble davantage à une artère urbaine qu’à un bourg de 300 âmes. Le succès a engendré une pression que certains villages ne supportent plus sans dommage.
Les habitants de Rocamadour ou de Saint-Cirq-Lapopie, parmi les plus courus, le disent depuis des années. Ils sortent de chez eux le matin et ne reconnaissent plus leur village. Ce ne sont pas des figurants dans un décor de carte postale. Ce sont des personnes qui ont choisi de rester là, souvent à rebours de tout ce qui rend la vie facile.
Quand aller, concrètement
La stratégie anti-foule n’a rien de mystérieux, mais elle demande une vraie discipline.
Tôt le matin reste la méthode la plus efficace et la plus universelle. À sept heures trente, même Eze-Village sur la Côte d’Azur est calme. Les lumières du matin sont meilleures pour les photos. Les habitants sont dehors avant les cars. On peut engager une conversation sans se faire bousculer.
Hors vacances scolaires, la fréquentation chute de manière spectaculaire sur la plupart des villages labellisés. Fin septembre, octobre, début novembre : ce sont les mois que je préfère. Les couleurs d’automne compensent largement la luminosité plus courte. Le marché de Loubressac en Lot, en octobre, n’a rien à envier au même marché en juillet sinon la foule en moins.
En semaine, et particulièrement le mardi ou le mercredi, les pics du week-end n’existent pas. Beaucoup de voyageurs ne peuvent pas se le permettre. Ceux qui le peuvent récupèrent une qualité d’expérience que les week-ends n’offrent plus dans les villages les plus célèbres.
Dormir sur place change radicalement le rapport au lieu. Le soir, après dix-neuf heures, les cars sont partis. Les visiteurs à la journée sont repartis vers leurs hôtels en ville. Les restaurants servent des locaux. Les ruelles retrouvent une respiration. J’ai passé deux nuits à Salers, dans le Cantal, en chambre d’hôtes chez un couple de retraités. C’est là que j’ai eu ma meilleure conversation sur l’histoire du fromage AOP. Aucune table touristique n’aurait pu m’offrir ça.
Chercher à côté : les villages sans label
Voilà ce que j’aurais aimé qu’on me dise plus tôt dans ma vie de voyageuse : certains des plus beaux villages de France n’ont pas le label. Certains l’ont refusé. D’autres n’ont pas fait la demande, par manque de moyens pour la candidature, par volonté délibérée de rester en dehors des circuits, ou simplement parce qu’ils ne cochent pas exactement les critères.
Ma méthode pour les trouver tient en quelques gestes simples. D’abord, regarder les communes qui entourent les villages labellisés sur une carte topographique. La belle architecture ne s’arrête pas aux limites administratives. Ensuite, consulter les inventaires du patrimoine sur la base de données Mérimée (service du ministère de la Culture) : les édifices classés ou inscrits signalent des communes qui méritent le détour même sans label touristique.
Je regarde aussi les guides anciens. Les Guides Bleus des années 1960 et 1970 mentionnaient des villages qui ont depuis disparu des radars parce que leurs routes sont moins commodes, pas parce que la beauté s’est évaporée. Et je parle aux gens sur place. L’agriculteur qui livre du fromage sur le marché de Mur-de-Barrez sait exactement où se trouve le hameau avec la chapelle romane que personne ne visite.
Slow tourisme
Je fais partie de ceux qui ont prononcé ce mot en levant les yeux au ciel la première fois. “Slow tourisme” sonnait comme un concept de brochure, une façon de vendre des séjours deux fois plus chers pour des activités deux fois moins nombreuses.
J’avais tort sur le fond. Pas sur la forme (le terme reste agaçant), mais sur ce qu’il recouvre.
Quand on passe trois jours dans un seul canton plutôt que de faire sept villages en une semaine, quelque chose change dans la qualité de l’attention. On revient au même café deux fois. On commence à reconnaître le boulanger à voix. On apprend où se trouve l’église qui n’est pas dans les guides, celle que le sacristain ouvre sur demande et qui contient un retable du XVIe siècle que deux chercheurs ont étudié et que personne d’autre ne regarde.
Ce n’est pas de la lenteur pour la lenteur. C’est du temps passé à descendre sous la surface. La France rurale récompense les gens qui s’arrêtent.
Ces villages ne vous doivent rien
Je termine toujours par ça quand j’en parle autour de moi, et je vais le dire ici sans prendre de gants : une partie des visiteurs qui se plaignent des villages surtouristifiés contribue exactement au problème qu’ils dénoncent. La voiture garée devant la maison particulière parce qu’on trouve que c’est “juste pour deux minutes”. La photo prise à travers la fenêtre du rez-de-chaussée parce que l’intérieur est pittoresque. Le commentaire déçu sur une application de voyage parce que le village “manquait d’animation”.
Ces villages ne sont pas des parcs à thème. Ils n’ont pas d’obligation d’animation. Ils ne vous doivent rien, en dehors de ce qu’ils décident librement de partager.
En quinze ans de voyages en France, dont mon carnet d’escapades en France hors sentiers battus garde quelques traces, j’ai appris que les meilleures rencontres arrivent quand on entre dans un lieu avec une forme d’humilité : en visiteur, pas en consommateur. La différence se voit, et les habitants la sentent.
Les cinq villages perchés du Luberon que je connais bien illustrent exactement ce double jeu : Gordes débordé, Bonnieux encore respirable si l’on sait l’heure. La frontière entre les deux tient à quelques décisions pratiques et à une disposition d’esprit.
Pour reconnaître une vraie table de terroir dans ces villages, le même principe s’applique : ce sont rarement celles qui affichent une carte en cinq langues.

