J’ai laissé la voiture à Colmar deux jours entiers et j’ai marché de village en village dans les vignes, le nez au vent du Riesling, et je ne sais toujours pas pourquoi je n’avais pas fait ça plus tôt. La Route des Vins d’Alsace se parcourt presque toujours au volant, d’un parking de cave à un autre, fenêtre baissée sur les maisons à colombages. C’est une erreur. Ces villages ont été pensés pour être abordés lentement, à hauteur de pas, par les coteaux qui les relient.
La Route des Vins court sur environ 170 kilomètres, de Marlenheim au nord jusqu’à Thann au sud. Personne de sensé ne la fait à pied en un week-end. Mais entre Colmar et Ribeauvillé, sur une vingtaine de kilomètres de vignoble dense, on peut enchaîner certains des plus beaux villages de France sans jamais toucher un volant. C’est ce trajet-là que je raconte, deux jours, sac léger, chaussures qui tiennent la cheville.
Colmar, le camp de base
Je pose mes affaires à Colmar le vendredi soir. Ce n’est pas un village de vigneron mais une vraie petite ville, avec ses canaux, sa Petite Venise et ses trains qui descendent de Strasbourg. C’est l’ancrage logique : on y dort, on y mange, et le matin un bus ou un court trajet vous dépose au pied des vignes. J’aime Colmar le soir, quand les groupes sont repartis et que les façades du quartier des Tanneurs s’éteignent une à une.
Le seul piège, c’est de s’y attarder trop. Colmar avale facilement une journée entière, et ce n’est pas pour elle que je suis venue. Un café, une viennoiserie qui sent le beurre, et je file vers le sud.
Eguisheim au réveil
Le samedi commence à Eguisheim, à quelques kilomètres au sud de Colmar. Le village s’enroule en cercles concentriques autour de son ancien château, un plan en escargot médiéval qu’on ne comprend vraiment qu’une fois à l’intérieur. Eguisheim est classé parmi les Plus Beaux Villages de France, et il a été élu Village préféré des Français en 2013. Le label se sent dès la première ruelle : géraniums débordant des fenêtres, colombages repeints, fontaine au centre.
Mais le vrai motif de ma visite, c’est le sentier viticole des Grands Crus qui ceinture le village. Le parcours balisé fait environ trois kilomètres, ponctué de panneaux qui expliquent les cépages et le travail de la vigne au fil des saisons. Il grimpe entre deux grands crus, l’Eichberg et le Pfersigberg, et offre depuis les hauteurs une vue sur le village, son vignoble et les Trois Châteaux qui le surplombent. Une boucle plus large, d’environ six kilomètres, prolonge la marche pour qui veut s’enfoncer davantage dans les coteaux. Comptez une bonne matinée pour faire le tour sans courir.
Turckheim et la montée vers Kaysersberg
De là, je remonte vers le nord-ouest. Turckheim mérite l’arrêt pour son ancienne enceinte fortifiée et ses trois portes médiévales encore debout. C’est aussi l’un des rares villages où un veilleur de nuit fait encore sa ronde à la belle saison, lanterne à la main, en chantant aux carrefours. Le genre de détail qu’on rate complètement en voiture.
Puis le vignoble se déroule jusqu’à Kaysersberg. Ce village a été couronné Village préféré des Français en 2017, et il porte bien son titre : pont fortifié sur la Weiss, château en ruine perché au-dessus des toits, ruelles qui montent dur. Kaysersberg fut la ville natale d’Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix, et sa maison se visite encore.
Entre Kaysersberg et Ribeauvillé, le sentier viticole des Grands Crus déroule l’un des plus beaux tronçons du vignoble. Le segment qui relie Kaysersberg à Riquewihr représente environ douze kilomètres, soit trois heures et demie de marche, avec en ligne de mire les vignes du grand cru Schlossberg. Si vous deviez ne garder qu’une portion de ce week-end, ce serait celle-là.
Riquewihr
Riquewihr est l’évidence du circuit, et c’est aussi son piège. Surnommée la perle du vignoble, classée parmi les Plus Beaux Villages de France, la cité a traversé les siècles presque intacte, épargnée par les destructions de la dernière guerre. La rue principale est un livre d’images : enseignes en fer forgé, tour du Dolder du treizième siècle, façades aux teintes de miel et de pierre.
Le revers, c’est la foule. En haute saison et pendant l’Avent, Riquewihr déborde. J’y suis arrivée par les vignes plutôt que par le parking, et la différence est saisissante : on débouche sur les hauteurs, le village apparaît d’un coup au creux de son vallon, et on le redécouvre comme les marcheurs d’autrefois. Mon conseil tient en une phrase : entrez par le haut, repartez tôt. Pour d’autres bourgs où la foule se fait oublier, je renvoie à mon carnet d’escapades en France hors des sentiers battus.
Hunawihr, Ribeauvillé, la fin du parcours
Le dimanche, je termine plus au nord, là où le vignoble se fait plus calme. Hunawihr est minuscule mais classé lui aussi parmi les Plus Beaux Villages de France, avec son église fortifiée plantée au milieu des vignes comme une sentinelle. C’est aussi le pays des cigognes, dont le centre de réintroduction se trouve juste à côté.
Ribeauvillé ferme le triangle. Trois châteaux des sires de Ribeaupierre dominent la ville, accessibles à pied par un sentier qui grimpe sec dans la forêt au-dessus des vignes. Le tronçon de sentier viticole entre Ribeauvillé et Riquewihr se boucle en deux heures environ, sept kilomètres de coteaux paisibles. Si l’on remonte encore, plus au nord, vers le secteur de Mittelbergheim et Bergheim, on retrouve le même tissu de villages classés, mais ce sera pour un autre week-end. Deux jours ne suffisent pas à tout voir, et c’est tant mieux.
Les cépages, en bref
On ne marche pas en Alsace sans comprendre un peu ce qui pousse autour de soi. La région cultive une poignée de cépages emblématiques que les panneaux du sentier d’Eguisheim détaillent justement. Le Riesling, sec et tendu, est le roi du vignoble alsacien, capable de vieillir des décennies. Le Gewurztraminer, lui, est l’opposé : aromatique, opulent, avec ses notes de litchi et de rose qu’on reconnaît à dix mètres. Le Pinot gris joue les intermédiaires, rond et légèrement fumé, parfait à table. Et le Sylvaner, longtemps boudé, signe les blancs simples et désaltérants qu’on boit l’été sans réfléchir.
Je ne donnerai ni nom de domaine ni adresse de cave, parce que ce n’est pas le sujet et que les bons coins se transmettent autrement qu’en ligne. Mais sachez ceci : les cavistes de village vous reçoivent bien quand vous arrivez à pied, le mollet poussiéreux. Ça les change des autocars.
Quand venir
La question de la période n’est pas anodine, parce que l’Alsace change radicalement de visage selon le calendrier. Le printemps et le début de l’été sont mes saisons préférées pour marcher : les vignes sont vertes, les villages fleuris, les sentiers déserts en semaine. C’est là que le pari de la marche prend tout son sens, dans le silence des coteaux.
Les vendanges, en septembre et début octobre, ont une intensité particulière. Le vignoble s’active, les chemins se peuplent de tracteurs et de cueilleurs, l’air sent le raisin pressé. C’est plus animé, parfois encombré, mais authentique jusqu’à l’os. L’automne offre aussi les couleurs, le rouge et l’or des feuilles de vigne sur les coteaux.
Et puis il y a l’Avent. Les marchés de Noël font la réputation de l’Alsace dans le monde entier, et Colmar, Riquewihr ou Kaysersberg se transforment alors en décors féériques. Le revers est connu : c’est bondé, il fait froid, et marcher dans les vignes perd un peu de son charme quand le brouillard ne se lève pas. Si votre but est de randonner d’un village à l’autre, fuyez décembre. Si votre but est l’ambiance et le vin chaud, foncez-y, mais oubliez les sentiers. Pour la marche pure, je préfère de loin les épaules de saison, comme je l’explique dans mon récit d’un week-end dans le Jura, autre massif qui se savoure hors affluence.
Ce que j’en garde
Ce week-end m’a réconciliée avec une région que je croyais connaître. À pied, l’Alsace cesse d’être une carte postale qu’on coche pour devenir un territoire qu’on traverse, avec ses montées qui font souffler, ses creux où le vent tombe, ses villages qui se gagnent au lieu de se garer.
Deux jours suffisent pour le triangle Eguisheim-Kaysersberg-Ribeauvillé, mais il en faudrait dix pour tout faire. Je suis rentrée les jambes lourdes, une bouteille de Riesling dans le sac et l’envie tenace de revenir aux vendanges. C’est en général le signe d’un bon voyage.

