La première fois que j’ai vu le Verdon, c’était un 14 juillet, et je n’ai rien vu du tout. Une file de voitures sur la corniche, des selfies au-dessus du vide, l’eau turquoise réduite à un fond d’écran qu’on regarde par-dessus une épaule étrangère. Je suis repartie déçue, persuadée d’avoir manqué quelque chose. J’avais simplement choisi le pire moment.
Depuis, j’y reviens hors saison, ou tôt, ou par les marges. Le Verdon n’est pas surfait ; il est mal visité. Et la différence entre les deux tient à quelques décisions simples : l’heure, le sentier, le versant. Voici comment je l’aborde aujourd’hui, après assez de retours pour distinguer la légende de l’expérience.
Le grand classique : le sentier Blanc-Martel
C’est l’itinéraire dont tout le monde parle, et pour une fois la réputation est méritée. Le sentier Blanc-Martel descend au fond du canyon, là où la rivière n’est plus une ligne bleue vue d’en haut mais une présence, une fraîcheur, un bruit. Comptez environ 15 kilomètres et entre cinq et sept heures de marche selon votre rythme et vos pauses. Le dénivelé reste raisonnable sur le papier, mais l’enchaînement de montées et de descentes use les jambes plus qu’on ne le croit.
Deux détails logistiques décident de tout. D’abord, c’est un itinéraire linéaire : on part du chalet de la Maline et on arrive au Point Sublime, ou l’inverse. Sans voiture aux deux bouts, la navette du parc est indispensable. Elle circule de Pâques à la Toussaint, tous les jours du 1er juillet au 15 septembre, et seulement en fin de semaine au printemps et à l’automne. Ensuite, le sentier traverse deux tunnels. Le plus long, celui du Baou, file sur environ 670 mètres dans le noir ; le second, vers Trescaïre, en fait à peu près 110. La lampe frontale n’est pas un gadget. Le faisceau d’un téléphone n’y suffit pas, et le sol est inégal sous les pieds.
Mon conseil pour fuir la cohue tient en une phrase : partez à la première navette. À huit heures du matin, en avril, le sentier vous appartient presque. À midi, il ressemble à une procession qui s’étire sur des centaines de mètres. Comptez large sur le temps de marche, entre 5 et 7 heures, et n’oubliez pas que la sortie côté Point Sublime grimpe sec sur la fin. Si vous voulez prolonger l’esprit de la marche printanière, je raconte ailleurs pourquoi randonner en France au printemps change tout au Verdon : la fraîcheur, l’eau plus haute, les foules encore endormies.
Imbut
On me demande souvent l’Imbut. Réputé plus sauvage, plus vertical, plus beau que le Blanc-Martel. Et c’est vrai sur le papier : 9,5 kilomètres environ, autour de 650 mètres de dénivelé, un terrain où l’absence totale de vertige n’est pas une option mais une condition d’entrée. Des câbles. Des passages taillés dans la roche. Le grondement de la rivière qui s’engouffre sous les blocs, là où elle disparaît dans ce que les anciens appelaient l’entonnoir.
Sauf qu’il faut le dire clairement : ce sentier est fermé par arrêté municipal depuis l’été 2022, pour risque d’éboulement, et il l’était toujours au printemps 2026. Aucune date de réouverture n’est annoncée. Je le mentionne parce que beaucoup de récits en ligne le décrivent encore comme accessible, et qu’un randonneur mal renseigné pourrait s’engager sur un itinéraire interdit, dans un secteur où les secours ont le plus grand mal à accéder. Renseignez-vous auprès des offices de tourisme d’Aiguines ou de La Palud avant de prévoir quoi que ce soit dans ce coin. L’Imbut viendra peut-être ; pour l’instant, on le regarde de loin.
La route des Crêtes au départ de La Palud, et pourquoi je la fais à vélo
Côté Alpes-de-Haute-Provence, au départ de La Palud-sur-Verdon, la D23 dessine une boucle d’environ 23 kilomètres avec ses 14 belvédères en série au-dessus du vide. C’est la version contemplative du Verdon. On s’arrête, on regarde, on repart. Certains points de vue surplombent le canyon de plus de 700 mètres, et les vautours fauves tournent souvent juste sous vos pieds, à hauteur des yeux.
L’erreur consiste à la faire en voiture un dimanche d’août, pare-chocs contre pare-chocs aux belvédères les plus connus. Je préfère la prendre tôt le matin, ou à vélo quand mes jambes suivent : la pente est rude mais le silence vaut l’effort, et on s’arrête où l’on veut sans chercher une place. La boucle se fait dans un sens imposé sur une partie du tracé, vérifiez le sens de circulation avant de partir.
Moustiers
Moustiers-Sainte-Marie figure parmi les Plus Beaux Villages de France, classé depuis 1983, et il le mérite. Au-dessus du village, une étoile pend entre deux falaises, suspendue à sa chaîne par une vieille promesse de croisé. Pour atteindre la chapelle Notre-Dame de Beauvoir, il faut grimper les marches qui s’accrochent au ravin. Comptez 262 d’après les panneaux. La récompense est une vue plongeante sur les toits de tuiles et la faïence des ateliers, ce bleu de Moustiers qui a fait la réputation du village depuis le XVIIe siècle.
Le problème de Moustiers, c’est son succès. En milieu de journée l’été, on y avance au pas, coude contre coude dans les ruelles. Je n’y vais plus qu’au lever du jour, quand les volets s’ouvrent et que les premiers potiers allument leurs fours, ou en fin de soirée une fois les cars repartis. La même ruelle qui vous écœure à quinze heures vous enchante à huit heures. C’est tout l’art de venir ici autrement.
Aiguines, le versant varois qui respire pendant que l’autre rive sature
Sur l’autre rive, côté Var, Aiguines veille sur le lac de Sainte-Croix depuis son perchoir. Village de tourneurs sur bois, façades aux volets colorés, château à quatre tours rondes : il a tout pour attirer les foules, et pourtant il reste plus calme que son voisin de l’autre département. Le Var, dans le Verdon, c’est souvent le versant qui respire pendant que les Alpes-de-Haute-Provence saturent.
De là, on rejoint vite le lac de Sainte-Croix, dont l’eau prend cette couleur de jade qui ne paraît pas réelle sur les photos. C’est du pont de Galetas, près de Moustiers, que partent les canoës et pédalos pour remonter à la rame l’embouchure des gorges. Une heure de pagaie entre les parois et vous comprenez le canyon par en bas, ce que peu de visiteurs prennent le temps de faire. Pour relier ces lieux sans tout faire au même endroit, mon carnet d’escapades en France hors des sentiers battus explique comment j’organise un itinéraire qui suit le calme plutôt que les panneaux.
Trois villages qu’on traverse trop vite : Rougon, Trigance, Bauduen
Trois noms qu’on lit sur les panneaux sans s’arrêter, à tort. Rougon s’accroche à la falaise juste au-dessus du Point Sublime, minuscule, presque vertical, avec une vue sur l’entrée des gorges que beaucoup de belvédères payants ne valent pas. Trigance, côté Var, garde son château au sommet et ses ruelles en escalier ; hors saison, on y croise davantage de chats que de touristes.
Bauduen, lui, trempe ses pieds dans le lac de Sainte-Croix, à l’écart de la cohue de Sainte-Croix-du-Verdon. C’est le genre de village où l’on s’assoit au bord de l’eau sans plan précis, où le temps se dilue. Je n’y cherche rien de spectaculaire ; j’y trouve exactement ce qui manque aux belvédères bondés, une heure tranquille face à l’eau.
L’eau
Une dernière chose, et elle est sérieuse. Le Verdon est une rivière domestiquée par des barrages, et le niveau de l’eau peut monter vite et sans prévenir lors des lâchers. Sur le tronçon entre Castellane et le lac, le barrage de Chaudanne libère souvent de gros volumes le mardi et le vendredi en saison. Ne vous installez jamais sur une vasque ou un banc de galets sans savoir si un lâcher est prévu.
Cette règle vaut surtout pour qui s’aventure au bord ou dans l’eau, en randonnée aquatique. Sur le Blanc-Martel, on reste sur le sentier, mais le réflexe de se renseigner avant de descendre au fond du canyon devrait être automatique. Un coup de fil à l’office de tourisme la veille suffit.
Venir pour voir
Le Verdon ne se laisse pas attraper entre deux selfies. Il faut accepter de se lever tôt, de marcher un peu plus loin, de préférer un village qu’on ne connaît pas à celui que tout le monde photographie. Hors saison, ou aux heures creuses, le canyon redevient ce qu’il est vraiment : un lieu trop grand pour la foule, qui se donne seulement à ceux qui prennent la peine d’y être quand les autres dorment encore. Et c’est exactement ce qu’il faut chercher quand on vient pour voir.

