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La Dordogne hors des circuits : villages et vallées oubliés du Périgord

J'ai mis des années à comprendre que la Dordogne que je cherchais commençait à dix kilomètres de celle que tout le monde photographie.

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La Dordogne hors des circuits : villages et vallées oubliés du Périgord

J’ai mis des années à comprendre que la Dordogne que je cherchais commençait à dix kilomètres de celle que tout le monde photographie. On arrive par Sarlat, on coche La Roque-Gageac depuis le pont, on remonte vers Rocamadour, et l’on repart persuadé d’avoir vu le Périgord. On a vu sa vitrine. Une vitrine superbe, je ne le nie pas, mais une vitrine quand même, avec ses cars en file indienne et ses boutiques de foie gras sous vide.

Le vrai Périgord, celui qui m’a retenue, se trouve un cran plus loin. Dans des villages où l’on entend les cloches plutôt que les groupes guidés. Voici ceux que je retourne voir, saison après saison.

Quatre couleurs, un même pays

Avant de partir au hasard, il faut savoir lire la carte. Le département de la Dordogne se divise en quatre Périgord de couleurs différentes, et chacun a sa lumière propre. Le Périgord noir, au sud-est, doit son nom aux chênes verts si sombres qu’ils noircissent le paysage : c’est le pays de Sarlat, des Eyzies, de Montignac. Le Périgord blanc, au centre, tient sa teinte du calcaire de ses sols, comme la cathédrale Saint-Front de Périgueux. Au nord, le Périgord vert déroule ses plaines et ses forêts autour de Brantôme, surnommée la Venise du Périgord. Et au sud-ouest, le Périgord pourpre tire son nom du vignoble de Bergerac, baptisé ainsi vers la fin du vingtième siècle.

Les foules se concentrent presque toutes sur le noir. C’est précisément pourquoi les autres respirent.

Les incontournables, sans hypocrisie

Je ne vais pas vous mentir : Sarlat est magnifique. Sa vieille ville médiévale, sa pierre dorée, ses ruelles qui sentent la noix grillée. Mais en juillet et en août, on y avance au pas, épaule contre épaule, et la magie s’évapore quelque part entre deux selfies. La Roque-Gageac, classée parmi les Plus Beaux Villages de France depuis 1982, est accrochée sous une falaise calcaire de cent vingt mètres au bord de la rivière Dordogne, là où passaient autrefois les gabares chargées de marchandises. C’est sublime. C’est aussi un goulot d’étranglement l’été.

Quant à Rocamadour, attention au piège : la cité sainte n’est pas en Dordogne mais dans le Lot voisin. On vous la vendra comme une étape périgourdine, elle ne l’est pas tout à fait.

Mon conseil tient en une phrase : voyez-les, mais le matin tôt ou hors saison, puis filez vers ce qui suit.

Belvès

Perché sur un éperon rocheux au-dessus de la vallée de la Nauze, Belvès porte un surnom qui dit tout : la cité aux sept clochers. Ce village médiéval, classé Plus Beaux Villages de France, se tient à mi-chemin entre Sarlat et Monpazier, au cœur de la forêt de la Bessède. Sous ses pieds dorment huit habitations troglodytiques creusées dans le sous-sol, vestiges d’une époque où l’on se logeait dans la roche.

Ce qui me plaît à Belvès, c’est qu’il a gardé l’échelle d’un village vivant. On y croise des habitants, pas seulement des visiteurs. La halle, les façades qui s’étagent, le silence des rues hautes : tout y respire encore. Si vous cherchez d’autres haltes de ce genre ailleurs en France, j’en ai rassemblé quelques-unes dans mon carnet d’escapades en France hors des sentiers battus.

Saint-Léon-sur-Vézère, là où la pierre et l’eau s’accordent

Voici sans doute mon préféré. Saint-Léon-sur-Vézère, classé lui aussi parmi les Plus Beaux Villages de France, s’est installé au Moyen Âge dans un méandre paisible de la Vézère. Le village s’organise autour de ses couredous, ces ruelles étroites qui dessinent un labyrinthe typique de l’architecture périgourdine.

J’y suis venue chercher le calme et je l’ai trouvé intact. La rivière passe lentement, l’église romane veille, et l’on a vraiment l’impression que le temps a oublié de presser le pas. C’est un lieu pour les amoureux de l’authentique et de la contemplation, pas pour ceux qui veulent cocher des cases.

Limeuil, au confluent

À l’endroit exact où la Vézère se jette dans la Dordogne, Limeuil veille sur les deux rivières depuis son promontoire naturel. Ancien port médiéval, ce village classé déploie ses rues pavées en escalier, ses maisons aux toits pentus, ses façades fleuries qui grimpent vers le sommet. On comprend en montant pourquoi les bateliers d’autrefois avaient choisi cet éperon : on y voit tout, et de tout on y est vu.

Le confluent en contrebas est l’un de ces paysages qui justifient le détour à eux seuls. Asseyez-vous au bord de l’eau, regardez les deux courants se mêler, et oubliez l’heure.

Cadouin et son abbaye

Au creux d’un vallon du Périgord pourpre, Cadouin abrite une abbaye cistercienne fondée en 1115 et passée dans l’ordre de Cîteaux en 1119. Son église romane incarne la spiritualité dépouillée du monachisme du douzième siècle, et son cloître de style gothique flamboyant, reconstruit aux quinzième et seizième siècles après les dégâts des guerres anglaises, vaut à lui seul le voyage.

Pendant des siècles, Cadouin fut un haut lieu de pèlerinage : on y vénérait un suaire, attesté dès 1214, longtemps tenu pour le linge qui avait enveloppé la tête du Christ et rapporté de Terre sainte. Un musée installé dans la salle capitulaire raconte ces huit siècles de dévotion. L’endroit est rarement bondé, et c’est précisément dans ce silence qu’on en mesure la beauté.

L’abbaye fortifiée de Saint-Amand-de-Coly

À quelques kilomètres de Montignac, Saint-Amand-de-Coly cache ce que beaucoup considèrent comme la plus belle église fortifiée de la région. Bâtie en pierre de Sarlat et couverte des tuiles de lauze typiques du Périgord noir, elle a la sobriété massive d’une forteresse autant que la grâce d’un sanctuaire.

J’ai poussé sa porte un après-midi de printemps sans croiser âme qui vive. La nef immense, fraîche, presque austère, m’a fait l’effet d’un refuge. C’est le genre de lieu où l’on baisse instinctivement la voix.

Issigeac

Changement de couleur : direction le Périgord pourpre, au sud-est de Bergerac. Issigeac ne ressemble à aucune bastide. Là où les villes neuves médiévales s’organisent en damier, Issigeac s’enroule en spirale, ses ruelles tournant autour d’un noyau ancien. On y admire de remarquables maisons à colombages, un palais des évêques, et l’on s’y perd avec délice.

Le dimanche matin, le village s’anime de l’un des meilleurs marchés du secteur. Producteurs, artisans, ateliers : c’est l’occasion idéale de comprendre comment reconnaître une vraie table de terroir en voyage plutôt que de se faire piéger par les étals à touristes. Venez tôt, le charme s’effrite à mesure que la foule arrive.

La vallée de la Vézère, côté préhistoire discret

Tout le monde connaît Lascaux, découverte le 12 septembre 1940 à Montignac, et Les Eyzies, capitale mondiale de la préhistoire sur les rives de la Vézère. La vallée concentre une densité de sites préhistoriques telle que quinze d’entre eux sont inscrits au patrimoine mondial de l’humanité.

Mais la foule se masse sur deux ou trois noms. Or la vallée tout entière est un livre ouvert : abris sous roche, gisements, parois gravées, hameaux où la pierre raconte dix-huit mille ans d’histoire. En remontant la Vézère à pied ou à vélo, loin des parkings saturés, on retrouve l’émotion brute du lieu. Celle d’une vallée qui fut, sans exagérer, l’un des berceaux de l’humanité.

Quand venir pour fuir la foule

Si je devais ne donner qu’un conseil, ce serait celui-ci : évitez juillet et août. La Dordogne estivale est belle mais saturée, et les villages que je viens de citer perdent en juillet ce qui fait leur prix le reste de l’année.

Mai, juin et septembre sont mes mois de prédilection. La lumière est douce, les terrasses tournent encore, les marchés battent leur plein sans la cohue. En octobre, les forêts du Périgord noir flambent et l’on a les ruelles pour soi. Même l’hiver a son charme, austère et nu, quand la pierre dorée tranche sur le ciel gris.

La Dordogne hors des circuits ne demande pas grand-chose. Juste de tourner le volant dix kilomètres plus loin, et d’accepter de ne pas voir ce que tout le monde a déjà vu.

Élise Marchal

Écrit par

Élise Marchal

Journaliste voyage indépendante, Élise sillonne la France depuis 12 ans pour ses reportages. Elle privilégie le tourisme lent, la rencontre des artisans et les itinéraires moins fréquentés.